John Neumeier : L’homme qui fait danser Mahler

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John Neumeier : L’homme qui fait danser Mahler

Repères biographiques

John Neumeier, devenu en 60 ans un pilier incontournable de la danse de dominance classique, est né le 24 février 1939 à Milwaukee dans le Wisconsin, aux Etats-Unis. Il étudie la danse et le théâtre dans sa ville natale et à Chicago. Mais c’est à 16 ans, à l’Université catholique Marquette, qu’il appréhende véritablement « le mouvement, comme force motrice déterminante de sa vie ». Il s’envole alors pour l’Europe. Pendant un an, il peaufine sa maîtrise de la danse classique à l’école du Ballet Royal de Londres et à Copenhague auprès d’une célèbre pédagogue russe, Vera Volkova. En 1963, présenté par les danseurs Marcia Haydée et Ray Barra au Ballet de Stuttgart, Neumeier est aussitôt engagé comme premier danseur par John Cranko.

Outre ses talents de danseur, le directeur de la compagnie détecte rapidement ses dispositions pour la création chorégraphique. Il l’incite à présenter ses premières œuvres lors de représentations dédiées à la nouvelle création.

Suite à cette expérience remarquée à Stuttgart, Neumeier est appelé en 1969 par l’Intendant du Théâtre national de Francfort Ulrich Erfurth à diriger le Ballet de Francfort. Avec son premier grand ballet narratif, une adaptation de Roméo et Juliette (1971), suivi la même année d’une version personnalisée du ballet Casse-Noisette, Neumeier fait une entrée brillante dans le monde de la création chorégraphique classique de renommée internationale.

John Neumeier © Kiran West

Trois ans après, Neumeier est invité par l’Intendant de l’Opéra de Hambourg August Everding à prendre la tête du Ballet de la ville. Depuis lors, en 1973, soit plus de 50 ans, le chorégraphe a fait de la ville hanséatique le foyer fertile et rayonnant de sa créativité.

Pour le Ballet de Hambourg, il instaure une saison annuelle qui se termine traditionnellement par une semaine rétrospective de ses ballets de l’année. Dans une apothéose de danse, le dernier jour de ces festivités dansées qui évoquent Les Plaisirs de l’Ile enchantée orchestrés par Molière à la cour de Louis XIV, se déroule sur la scène de l’Opéra National un grand gala international de chorégraphies, le Gala Nijinsky (dés 1975).

Mu par une volonté puissante de transmettre sa passion pour l’art de la danse, Neumeier crée une École supérieure de danse rattachée à la compagnie (1978). Il imagine et présente pour le grand public des Ateliers-conférences sur le ballet, les Ballettwerkstätte (dès 1973). Il fonde une compagnie de jeunes danseurs, le Bundesjugendballett (2011), qui se produit dans divers lieux insolites. Enfin, collectionneur invétéré de documents et d’objets sur l’histoire de la danse, il crée une Fondation pour préserver ses trésors (2006).

Hambourg est devenu le Royaume de la danse de Neumeier, comme Saint-Pétersbourg pour Marius Petipa un siècle plus tôt. En outre, de même que celles de l’artiste Français, l’oeuvre et l’influence artistique du directeur du Ballet de Hambourg se sont répandues largement sur la scène internationale. Nombre de ses ballets sont présentés à travers le monde par la compagnie, ou inscrits au répertoire de troupes prestigieuses (Ballet Royal de Londres, Ballet Royal du Danemark, Ballet de Tokyo, Opéra National de Paris, Ballet National du Capitole,…), ou encore créés initialement pour ces compagnies internationales.


Son œuvre chorégraphique

Depuis les années 60, Neumeier a élaboré à lui seul un répertoire immense et constamment renouvelé de ballets de dominance classique. Principalement connu pour ses ballets soirées en plusieurs actes, qu’ils soient narratifs ou symphoniques, il crée également des œuvres de forme courte, des comédies musicales et des mises en scène d’opéras. Si l’on ajoute à cela les différentes versions que le chorégraphe compose et recompose au fil des ans sur un même sujet, l’ensemble de ses œuvres avoisine le nombre de 180.

Si l’étendue de son inspiration semble intarissable, une prédilection pour le romantisme, la représentation des arts vivants et le biographique se dessine dans son répertoire. Se révèlent plusieurs sujets fondamentaux : le théâtre et la littérature (Shakespeare, Dumas, Tchekhov, Molnar), l’histoire de la danse (Petipa, Les Ballets russes, Nijinsky) et la musique. Sur ce thème qui inspire profondément Neumeier depuis les débuts de sa carrière, plus de 49 ballets ont vu le jour. Des compositeurs privilégiés apparaissent avec, en tête, des noms emblématiques tels que Leonard Bernstein, Johann Sebastian Bach ou Gustav Mahler.


Les ballets malhériens

© David Herrero

Parmi ces musiciens qui occupent une place privilégiée dans la pensée créatrice de Neumeier, celui qui remporte la première place est incontestablement Mahler (1860-1911). Des prémices de cet engouement pour la musique du compositeur autrichien se perçoivent avec Rondo, une courte pièce créée à Francfort (1970), puis avec Nacht, un trio réalisé en hommage à Cranko, sur le 4e mouvement de la 3e Symphonie (1974).

En 1975 commence officiellement son épopée chorégraphique malhérienne avec sa création magistrale sur la Troisième Symphonie. L’œuvre réalisée spécialement pour le Ballet de Hambourg est son premier ballet symphonique, c’est à dire, selon ses propres mots, « une chorégraphie qui ne propose pas de véritable narration ».

Au fil du temps, entre 1970 et 2016, une quinzaine de pièces inspirées de Mahler voient le jour. L’artiste s’emploie à chorégraphier tour à tour des œuvres courtes sur des extraits musicaux (3), mais également des symphonies entières (8), des recueils de lieder (3), parfois pour des ballets en plusieurs actes. En 2011, dans un ballet narratif, Purgatorio, le personnage de Mahler entre lui-même en scène incarné par le danseur Lloyd Riggins, révélant l’intérêt de Neumeier pour la représentation chorégraphique de l’artiste en lien direct avec son œuvre.


Das Lied von der Erde

Il y a plus de 50 ans, Neumeier dansait dans le ballet symphonique de Kenneth MacMillan Le Chant de la Terre (1965). Très impressionné par cette création nouvelle, sans narration mais uniquement inspirée par la musique de Mahler, le chorégraphe américano-germanique déclare : « Cette version du Chant de la Terre a inspiré tous les ballets que j’ai faits jusqu’à maintenant sur la musique de Mahler – sans que je ne cite jamais son ballet directement ».

Finalement, le 24 février 2015, Neumeier rend hommage au chorégraphe MacMillan comme au compositeur, en créant à son tour, sur la musique éponyme de Mahler, le ballet Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre) pour l’Opéra de Paris. Le chorégraphe inscrit l’œuvre au répertoire du Ballet de Hambourg, le 4 décembre 2016.

Il s’agit d’un ballet symphonique d’une durée d’une heure trente sans entracte qui se déroule en sept tableaux. Neumeier imagine les décors et les costumes de la pièce. Il s’appuie pour cela sur l’observation de peintures chinoises anciennes qui rappellent l’origine asiatique des poèmes ayant inspiré les paroles du Chant de la Terre.

Musicalement, nous retrouvons dans le ballet de Neumeier les six lieder du Chant de la Terre composés par Mahler en 1908. Dans cette symphonie pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre d’après La Flûte chinoise de Hans Bethge, les textes des lieder sont confiés alternativement aux deux solistes vocaux. Comme souvent, ils furent plus ou moins revus par Mahler.

© David Herrero

Imitant le compositeur autrichien qui se réapproprie les textes anciens de ces lieder, Neumeier ajoute, pour « son propre » Chant de la Terre, un prologue dansé sur une autre partition de Mahler liée à la symphonie : les fragments de la version pour piano du 6ème et dernier mouvement du Chant de la Terre. Cette ouverture dansée par un trio est destinée, selon les propos du créateur, à « instaurer une atmosphère particulière avant l’explosion musicale du premier mouvement de la symphonie ». Au fil des sept tableaux chorégraphiques, Neumeier joue sur des effets de symétrie et d’alternance de danses en petits groupes souvent plus théâtrales ou intimistes, avec des ensembles brillants et virevoltants qui révèlent la technique et la force expressive des interprètes de la compagnie. La danse ne suit pas simplement la mélodie, la rythmique de la musique. « Je ne suis pas un chorégraphe abstrait », affirme le chorégraphe. La danse est l’expression d’une émotion en lien avec la musique, l’homme, « l’âme de Mahler » ; elle est aussi l’âme de Neumeier en création dans un lieu particulier, à un moment donné, au milieu des danseurs présents ce jour-là…


Un concept de création particulier propre à Neumeier

© David Herrero

Quelques chorégraphes ont créé une ou plusieurs œuvres inspirées par la musique de Mahler. Citons Maurice Béjart pour ses ballets Le Chant du compagnon errant (1971) et Ce que l’Amour me dit (1974) ; plus récemment Thierry Malandain pour Le Sang des étoiles (2004) ou même Martin Schläpfer dans Rückert-Lieder (1995), 7 (2013), 4 (2020). En revanche, l’exemple de ce travail chorégraphique sériel traitant à la fois d’une œuvre musicale (à travers des partitions complètes) mais également du personnage musicien, ou de l’expression symbolique de son âme de poète, reste unique en son genre. Un concept de création particulier propre à Neumeier est mis en lumière. L’ensemble des 15 œuvres inspirées de Mahler constitue un cycle dont chaque élément est lié aux autres pour représenter par la danse une sélection d’images symboliques et émotionnelles reflétant Mahler et son œuvre selon Neumeier. En outre, le cycle est bouclé, puisque 50 ans après celle de MacMillan, Neumeier crée finalement sa version du ballet qui a influencé tous les autres de la série sur Mahler : Das Lied von der Erde.

En cette saison 2023-2024, qui marque l’épilogue de son activité au Ballet de Hambourg, Neumeier offre ainsi au Ballet du Capitole de Toulouse, l’oeuvre ultime de sa série sur Mahler mais aussi celle qui représente la transfiguration de l’oeuvre chorégraphique inspiratrice originelle : « Les images de ce ballet (de MacMillan) sont profondément gravées en moi et sont devenues une partie de moi en tant que danseur et chorégraphe ».

Par Cécile Grenier,
auteure d’une thèse de doctorat sur l’œuvre de John Neumeier


DU 19 au 25 avril 2024

Théâtre du capitole

Le Chant de la Terre

Gustav Mahler / John Neumeier

Entre mélancolie et ivresse, angoisse de la mort et espoir du renouveau, le ballet de Neumeier évoque notre commune humanité avec une infinie poésie. Événement exceptionnel que de voir ce rare chef-d’œuvre confié au Ballet de l’Opéra national du Capitole – et la musique à deux merveilleux solistes et aux musiciens de l’Orchestre – par celui qui est depuis 50 ans le mythique directeur du Ballet de Hambourg.