Revisiter Le Lac

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Revisiter Le Lac

À la demande de Beate Vollack, directrice de la danse du Ballet de l’Opéra national du Capitole, trois chorégraphes d’aujourd’hui, aux parcours et aux styles très différents, s’approprient Le Lac des cygnes de Tchaïkovski/Petipa, l’un des monuments du ballet académique. Nicolas Blanc pour Cantus Cygnus, Jann Gallois pour Incantation, Iratxe Ansa et Igor Bacovich pour Black Bird exploreront cette œuvre immortelle, basée à l’origine sur des légendes médiévales allemandes et scandinaves.
Chacun des chorégraphes développera un aspect ou un thème inspiré par cette histoire mythique. La scénographe Silke Fischer donnera à ces pièces l’harmonie et l’individualité essentielles à trois créations basées sur le ballet légendaire de Tchaïkovski. Trois visions et interprétations de l’éternel et fascinant Lac des cygnes.

Trois cygnes, mille questions

Comment vivons-nous ensemble ? Quelle est notre place dans la nature ? Que révèlent nos dualités ? Derrière la splendeur du ballet le plus célèbre au monde, se cachent des zones d’ombre que nous n’interrogeons presque jamais. Beate Vollack, directrice de la danse de l’Opéra national du Capitole, a lancé le défi à trois chorégraphes : et si l’on posait enfin les vraies questions ?

UNE CRÉATION INSPIRÉE DU LAC DES CYGNES
Le Lac des cygnes est sans doute le ballet le plus célèbre du répertoire classique. Tous les amateurs de danse connaissent la version russe originale qui, malgré d’innombrables variations internationales, demeure la référence et le fondement de la plupart des versions ultérieures. Pourtant, presque personne ne sait que la première version moscovite de 1877 fut un échec. Ce n’est qu’en 1895, après un profond remaniement du livret, que le ballet triompha depuis Saint-Pétersbourg et conquit le monde entier. Parmi les réinterprétations modernes, je tiens à mentionner la version révolutionnaire de Matthew Bourne en 1995, où tous les cygnes sont dansés par des hommes – un regard vraiment neuf !

Pour notre production Trois Cygnes, j’ai rencontré les chorégraphes afin d’explorer trois dimensions essentielles du Lac des cygnes qui restent aujourd’hui encore sans réponse : la définition de ce qu’est l’humain ; son rapport à l’animalité et à la nature ; les polarités et dualités qui structurent notre monde. Nous nous sommes demandé : ces thèmes nous parlent-ils toujours ? Et si oui, que nous disent-ils ? Avons-nous des réponses, ou seulement d’autres questions ? C’est cela que j’ai souhaité soumettre à nos chorégraphes, tout en les laissant libres de trouver leur chemin de questions et de réponses à travers ces dimensions.

L’HUMAIN
Dans Le Lac des cygnes, les êtres humains n’apparaissent qu’aux premier et troisième actes. Aux deuxième et quatrième actes, ce sont des créatures fabuleuses qui occupent la scène : Rothbart et les cygnes.

La relation entre la Reine et le Prince, entre la mère et le fils, est singulière. Inhabituel pour l’époque : une femme règne seule. Le sort du Roi n’est évoqué que dans la version originale, proche du conte de la princessecygne. Dans les versions ultérieures, le Roi, l’homme, disparaît complètement. Il reste inexistant ! Dans cette relation mère-fils complexe, je comprends parfaitement que le Prince cherche à échapper à la pression maternelle et au mariage arrangé qui doit le conduire au trône. Je comprends qu’il se réfugie dans la nature et parte à la chasse, comme il était d’usage à cette époque.

Les relations humaines n’ont jamais de solution unique. C’est comme dans la vie : pour se comprendre, il faut aller l’un vers l’autre, donner et recevoir, s’arrêter pour écouter avant d’agir ou de réagir. Chaque personne est différente – c’est un apprentissage de chaque instant.

LA NATURE
La nature est symbolisée par le lac qui donne son titre à l’œuvre. Dans la version chorégraphique, il naît des larmes des princesses qui pleurent sur leur destin. Dans le conte original, il naît des larmes du grand-père qui, mourant, avait légué à Odette une couronne magique et pleurait sur leurs deux destins. C’est dans ce lac de larmes que se jettent finalement les deux amants – le cygne blanc et le Prince – trouvant dans la mort délivrance et réunion. La fin n’est certes pas heureuse, mais c’est une réconciliation avec la nature, une fusion avec elle. À notre époque où la question de notre rapport à la nature devient cruciale, cette fin me semble véritablement visionnaire.

NOIR ET BLANC
Pourquoi le Prince ne reconnaît-il pas que le cygne noir n’est pas son cygne ? Cette question reste sans réponse. Un amoureux ne devrait-il pas toujours reconnaître l’être aimé ? Ou bien n’est-ce pas le véritable amour ? Cette interrogation porte en elle toute la symbolique du noir et du blanc : le bien et le mal, le yin et le yang, le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité. Une question traverse toujours l’esprit du spectateur : le cygne blanc et le cygne noir seront-ils incarnés par la même danseuse ou par deux interprètes différentes ? Si la tradition établie dès 1895 par Petipa et Ivanov confie ces deux rôles à une seule ballerine – exploit technique symbolisant la consécration d’une carrière –, certaines productions choisissent de les dissocier. Mais au-delà de cette curiosité, ces dualités recèlent quelque chose de plus profond. Les costumes au ballet deviennent une seconde peau. Puisqu’ils sont blancs et noirs, on pourrait aller jusqu’à les rapprocher de couleurs de peau différentes – et poser ainsi une tout autre question, celle de la représentation des corps et de la question raciale. Mais laissons cette question en suspens…

TRIPTYQUE
Ces interrogations qui ne nous sautent pas immédiatement aux yeux mais traversent l’intrigue, restent souvent cachées derrière la beauté de la danse. Bien d’autres questions parcourent le conte comme le ballet du Lac des cygnes, toujours sans réponse – continuant ainsi à nous stimuler et à nous inspirer. Ce sont précisément ces questions que nous avons posées à nos trois chorégraphes. L’un vient de la tradition néoclassique, l’autre des danses urbaines contemporaines, le troisième couple déploie une énergie explosive aux confins de la transe. Trois univers, trois langages chorégraphiques radicalement différents. Pour conférer à cette soirée son unité esthétique, nous avons confié à Silke Fischer la scénographie et les costumes des trois créations. Vous découvrirez aussi son approche de ces oeuvres différentes. Cette soirée promet tout une palette de formes et de visions. Pourtant, l’inspiration commune et le même dispositif scénographique feront de ces trois pièces un véritable triptyque.

Beate Vollack
Directrice de la danse
Opéra national du Capitole


rendez-vous en salle !

Du 13 au 19 mars 2026

Théâtre du capitole

Trois Cygnes

Nicolas Blanc, Jann Gallois, Iratxe Ansa et Igor Bacovich

Le point de départ de ces trois créations est le grand ballet du répertoire classique, Le Lac des cygnes. Des chorégraphes de langues et d’horizons différents explorent cette œuvre immortelle, basée à l’origine sur des légendes médiévales allemandes et scandinaves. Nicolas Blanc pour Cantus Cygnus, Iratxe Ansa et Igor Bacovich pour Black Bird et Jann Gallois pour Incantation développeront chacun un aspect ou un thème différent : la transcendance, le cygne et sa relation avec l’être humain, le cygne dans le ballet aujourd’hui, etc. La scénographe et costumière Silke Fischer et l’éclairagiste Johannes Schadl donneront à ces pièces l’harmonie et l’individualité essentielles à trois créations basées sur le ballet légendaire de Tchaïkovski. Trois visions et interprétations de l’éternel et fascinant Lac des cygnes


Crédits photos

  • 1 : Natalia de Froberville dans Sémiramis, chorégraphie Ángel Rodriguez, 2024. © David Herrero
  • 2 : Beate Vollack © David Herrero
  • 3 : Hilma af Klint, The Swan, No. 1, Group IX/SUW, The SUW/UW Series, 1915. © Albin Dahlström / Moderna Museet Stokholm.
  • 4 : Alexandre De Oliveira Ferreira (Pan), Daphnis et Chloé, chorégraphie Therry Malandain, 2025.© David Herrero
  • 5 : Sémiramis, Ballet de l’Opéra national du Capitole, 2024-2025 © David Herrero