Les sept langues La Passagère

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Les sept langues La Passagère

Entretien avec Irene Kudela

Pianiste, chef de chœur et chef de chant, Irene Kudela est une spécialiste reconnue des répertoires slaves et collabore avec les plus grandes maisons d’opéra internationales. Parlant sept langues, elle a été l’assistante de Mstislav Rostropovitch, Pierre Boulez et Kent Nagano, et travaille régulièrement avec les plus grands chanteurs. Elle assure le coaching linguistique de notre production de La Passagère de Weinberg, dont le livret est chanté dans une version multilingue initiée lors de la création scénique mondiale en 2010, et que nous avons reprise au Capitole : allemand, polonais, russe, français, tchèque, yiddish et anglais, selon les personnages et les situations. Nous avons rencontré Irene Kudela pendant les répétitions.

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Quel est le travail d’un chef de chant et coach de langues ?

Je suis particulièrement demandée sur des ouvrages en langues slaves – principalement le russe et le tchèque –, mais également sur des ouvrages français à l’étranger. Ce que me demandent les chanteurs, c’est d’abord la prononciation – qui n’est pas celle du parler : chaque langue fait appel à un espace sonore différent. Dans le cas du tchèque et du polonais, la lecture est ardue parce qu’il y a beaucoup de consonnes, ce qui peut susciter l’inquiétude des chanteurs. Mon premier travail consiste à les rassurer : c’est justement en tant que chanteurs qu’ils surmonteront la difficulté, c’est-à-dire en trouvant dans le chant l’espace physiologique qui les aidera à prononcer correctement. Car on ne chante pas comme on parle, même dans sa langue maternelle. C’est sur ce chemin que je les guide.

D’où vient votre maîtrise de tant de langues ?

Je suis née en Yougoslavie de parents multilingues. Ma famille maternelle, juive, venait de Pologne et de Lettonie, ma famille paternelle de Tchécoslovaquie et de France. De la Yougoslavie, nous sommes passés en Tchécoslovaquie, et je suis arrivée en France à l’adolescence, où j’ai fréquenté l’école française et le lycée allemand. Je suis un pur produit de la Mitteleuropa, de ces régions où l’on parlait naturellement trois ou quatre langues à la maison. Mon grand-père tchèque, par exemple, né au temps de l’Autriche-Hongrie, avait l’allemand comme langue administrative et le tchèque à la maison. Pour les Juifs de Riga, c’était le yiddish, l’allemand et le russe. Du côté de ma mère, une partie importante de la famille a été exterminée à Auschwitz. Mon père n’est pas juif, mais l’une de ses tantes a été internée au camp de Terezín. Quand Christophe Ghristi m’a parlé du projet de La Passagère, ça a donc immédiatement fait écho à mon histoire familiale.

La langue originale du livret était le russe. Mais quels sont les avantages de la version multilingue du livret, initiée par le festival de Bregenz lors de la création scénique en 2010 et choisie pour cette production ?

Weinberg et son librettiste Medvedev ne pouvaient absolument pas faire autrement que d’écrire leur opéra en russe dans l’URSS de l’époque. Par ailleurs, l’idéologie officielle rendait tout aussi compliqué de prôner l’internationalisme que de commémorer la Shoah – qui, dans l’esprit du régime, faisait « concurrence » au sacrifice de plus de 25 millions de Soviétiques. Ce que Weinberg n’a pu dire sur la destruction des Juifs d’Europe, il l’a placé dans sa musique, dont l’inspiration juive est prégnante en maints endroits. Mais la version multilingue, elle, donne encore plus d’impact à cette musique. C’est totalement naturel, parce qu’Auschwitz était une tour de Babel. J’ai affiné certains choix linguistiques pour les rendre crédibles historiquement. Par exemple, la polonaise Marta parle russe à la russe Katia, car les Polonais de cette époque parlent aussi le russe ; et elle parle souvent en allemand, parce que l’allemand était une lingua franca entre tous ces gens de nationalités différentes, et la langue obligatoire pour survivre dans le camp (ne pas pouvoir dire son numéro ou ne pas comprendre un ordre SS, c’était la mort assurée). Ce multilinguisme possède un sens très fort.

Comment les chanteurs vivent-ils cette production de La Passagère ?

Ils sont tous bouleversés. Cela me rappelle mon expérience, au début des années 90, avec Brundibár de Hans Krása – cet opéra pour enfants composé au camp de Terezín et créé par les jeunes détenus. L’Opéra de Paris m’avait engagée parce que c’était chanté en tchèque. Lorsqu’on a su qu’une partie de ma famille avait péri à Auschwitz, on m’a demandé de ne rien dire aux enfants, pour ne pas les « effrayer ». Il y avait une grande diversité d’origines dans ce groupe, et cela – époque bénie – ne posait aucun problème identitaire. Alors le dernier jour, je leur ai demandé d’imaginer un monde où l’on interdirait à certains de vivre à cause de leur origine. Et je leur ai expliqué qu’en chantant cet opéra, ils avaient la chance de faire vivre d’autres enfants à qui on avait dit qu’ils n’avaient pas le droit de vivre. L’effet a été extraordinaire. Ce moment a révélé mon identité : je suis une musicienne européenne, heureuse de travailler avec des gens de toutes nationalités. La Passagère procède du même élan. Il faut faire vivre cet opéra comme il fallait faire vivre les enfants de Terezín.

Propos recueillis par Dorian Astor, janvier 2026

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rendez-vous en salle !

Du 23 au 29 janvier 2026

Théâtre du capitole

La Passagère

Mieczysław Weinberg

La rencontre fortuite, lors d’une croisière, d’une survivante d’Auschwitz et d’une ancienne gardienne du camp, va ouvrir un monde de réminiscences où luttent l’oubli et la mémoire. À partir d’un récit autobiographique de la romancière polonaise Zofia Posmysz et à l’instigation de Chostakovitch, le compositeur Mieczysław Weinberg signe un opéra majeur du XXe siècle.


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