La nouvelle saison 26-27
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Entretien avec Christophe Ghristi
Des monuments retrouvés après des décennies d’absence, des premières attendues et des reprises réclamées, des artistes parmi les plus grands du moment, une politique de répertoire qui affirme une identité unique en France – et une relation au public qui, de triomphe en triomphe, ne cesse de s’approfondir. Pour cette nouvelle saison, le directeur artistique nous entraîne dans un parcours passionnant où l’ambition la plus haute et l’émerveillement se confondent.

Comment caractériser l’aspect général de cette nouvelle saison ?
Chaque saison a un parfum différent, une vie à soi. Je me fixe toujours des règles strictes, mais finalement, une énergie différente se révèle chaque fois. Cette saison réunit, comme la précédente, des monuments du lyrique, qui vont des débuts de l’opéra à l’après-guerre, du Couronnement de Poppée (1643) à Peter Grimes (1945). Elle se distingue peut-être en cela qu’elle ne comprend que des ouvrages absolument majeurs du répertoire, mais qui étaient sous-représentés au Capitole. Peter Grimes et Poppea n’ont été donnés qu’une seule fois, il y a vingt ans ; Lohengrin, il y a plus de cinquante ans. Quant au Roi Arthus de Chausson, il est donné pour la toute première fois, alors que c’est un des plus grands chefs-d’œuvre de l’opéra français – nous le devions absolument à notre réputation de temple de ce répertoire. Surtout, ces ouvrages sont des sommets en leur genre, des œuvres intenses, fortes et belles, qui nous parlent directement. Des œuvres qui emportent, qui font respirer l’air des cimes.
Côté danse, la saison prochaine du Ballet sera encore une grande année de création avec Les Trois Mousquetaires et Le Petit Chaperon Rouge, et de référence aux grands chorégraphes du XXe siècle, avec la présence de monuments tels que Balanchine, Van Manen, Peter Martins, ainsi qu’un des grands nouveaux chorégraphes du moment, Edward Clug. Beate Vollack, directrice de la danse, vous parlera plus en détail de cette belle saison chorégraphique.
Depuis quelques années, vous proposez une saison d’opéras baroques en version de concert. Comment s’inscrit-elle dans la programmation ?
Jordi Savall aime toujours à me rappeler que les XVIIe et XVIIIe siècles représentent la moitié du répertoire de l’histoire de l’opéra. C’est aussi simple que cela. Or beaucoup de très grands titres, là aussi, manquaient au Capitole. Ces dernières années, nous avons enfin accueilli Theodora de Haendel, Les Boréades de Rameau, Armide de Lully, Orfeo et Le Retour d’Ulysse de Monteverdi, Alcina de Francesca Caccini (une vraie rareté). Nous poursuivons avec deux monuments : la Médée de Charpentier (avec Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre !) et King Arthur de Purcell, par le grand Hervé Niquet et son Concert Spirituel. Comme nos saisons ne sont pas extensibles à l’infini, donner de tels titres en version de concert est une manière pragmatique de les faire entrer une première fois dans la maison !
En ouverture de saison, Rusalka revient après un triomphe en 2022. Pourquoi cette reprise relativement rapide ?
Notre Rusalka, qui représentait l’entrée au répertoire d’un chef-d’œuvre absolu, a été un succès phénoménal, marqué notamment par une prouesse artistique et technique tout à fait exceptionnelle, puisque Stefano Poda a plongé toute la scène dans l’eau. Les images spectaculaires de cette production ont fait le tour du monde. La captation a été achetée par la télévision japonaise, et maintenant, après une première au CGR de Blagnac, elle est projetée au cinéma dans de nombreuses villes en France. Nous reprenons Rusalka parce que ceux qui ne l’ont pas vue le regrettent amèrement, et ceux qui étaient là veulent la revoir ! Je suis heureux de la présenter à nouveau, cette fois sous la direction de Giacomo Sagripanti et avec une distribution entièrement renouvelée, et rompue au répertoire slave : Ruzan Mantashyan, Alexander Roslavets, Pavol Breslik, Ricarda Merbeth !
Peter Grimes sera présenté dans la production mythique de David Alden pour l’English National Opera (ENO). Comment l’avez-vous obtenue ?
Peter Grimes est l’un des sommets de l’art lyrique, une œuvre d’une puissance irrésistible et pourtant d’un accès immédiat – l’une des plus spectaculaires du répertoire du XXe siècle. Je tiens à ce que ces grandes partitions soient jouées régulièrement au Capitole, car elles correspondent pleinement à notre identité : un ouvrage qui mobilise tous les moyens de l’opéra – grand orchestre, choeur, mise en scène, distribution – au même titre que Verdi ou Puccini. Nous sommes donc très heureux d’accueillir la mise en scène de référence du metteur en scène David Alden, qui a connu un succès retentissant à l’ENO. C’est une première en France. David Alden lui-même tenait à la présenter chez nous, alors même que le décor, conçu pour une scène bien plus vaste que la nôtre, posait d’importants défis techniques : c’est lui qui a cherché toutes les solutions pour l’adapter. Quant à la distribution, nous avons réuni des interprètes qui épousent parfaitement leurs personnages. Après son inoubliable Tristan, Nikolai Schukoff abordera son premier Peter Grimes – un événement que j’attends avec impatience. À ses côtés, Yolanda Auyanet en Ellen Orford et Christopher Ventris, lui-même ancien Peter Grimes légendaire, dans le rôle du Révérend Horace Adams. Pour diriger cette grande forme symphonique et chorale, il fallait un chef comme Frank Beermann.

Pour Lohengrin, vous retrouvez Michel Fau qui a mis en scène Le Vaisseau fantôme en 2025. Qu’est-ce qui vous réunit dans l’approche de Wagner ?
Lohengrin est absent du Capitole depuis des décennies. Sa programmation s’inscrit dans une présence désormais systématique de Wagner, avec une production une saison sur deux : après Parsifal, Tristan et Le Vaisseau fantôme, voici donc Lohengrin. Ce qui me passionne chez lui, c’est qu’il cherche la matière de son travail dans les œuvres elles-mêmes, en allant jusqu’au bout de la folie visionnaire de leurs créateurs. Je suis convaincu qu’on va beaucoup plus loin en étant fidèle aux œuvres qu’en les transformant – et Michel Fau l’a magnifiquement prouvé, d’Ariane à Naxos à Wozzeck. Parce que nous sommes une maison méridionale dotée d’une solide tradition wagnérienne, j’ai voulu un Lohengrin « belcantiste » : c’est, j’en suis persuadé, l’opéra le plus italien de Wagner – du bel canto crypté, pourrait-on dire. On retrouvera les Italiens Michele Spotti au pupitre et Chiara Isotton en Elsa, et l’espagnol Airam Hernández dans le rôle-titre, qui, après Le Vaisseau fantôme, continue de développer le répertoire wagnérien qui lui va si bien. Face à eux, trois Français : la grande Sophie Koch, Jean Teitgen et Jérôme Boutillier et enfin le formidable baryton finlandais Tommi Hakala. Michel Fau, pour ne jamais se répéter, s’est associé à un artiste différent, cette fois le peintre Lilian Euzéby.
Le Barbier de Séville revient dans une distribution à dominante italienne. Le Capitole semble fidèle à sa réputation de temple du bel canto…
C’est la reprise d’une production qui a connu un grand succès, et elle confirme ce que le Capitole est devenu : un véritable relais des scènes italiennes en France – en répertoire comme en distribution. On l’a vu la saison dernière avec Adrienne Lecouvreur, dirigée par Giampaolo Bisanti, avec Nicola Alaimo, Roberto Scandiuzzi et Vincenzo Costanzo ! Pour le Barbier, Alfonso Todisco dirigera une double distribution éblouissante de jeunesse et de talent, presque entièrement italienne – Vincenzo Taormina, Dave Monaco (une révélation rossinienne, et récent lauréat d’Operalia), Giulio Mastrototaro, la jeune basse Adolfo Corrado –, aux côtés d’une jeune génération française magnifique, avec les Rosine de Juliette Mey et Floriane Hasler. Le Capitole cultive en effet une triple identité qui tient à la fois à son histoire et à notre politique artistique actuelle : scène italienne pour le bel canto, portée par les grands chanteurs et chefs de la péninsule ; scène allemande pour Wagner et Strauss, fidèlement présents saison après saison, notamment grâce à l’orchestre qui joue ce répertoire génialement » scène française, engagée dans la redécouverte du répertoire national, comme en témoignera Le Roi Arthus cette même saison. Ces trois pôles se complètent – et c’est précisément cette complémentarité qui fait la singularité du Capitole.

Le Roi Arthus de Chausson est une œuvre rare. Comment la situer dans l’histoire de l’opéra français ?
Le Roi Arthus est l’un des plus grands opéras français, mais il appartient à une histoire parallèle, déconnectée de l’industrie lyrique du XIXe siècle dont Gounod et Massenet furent les maîtres. Dans cette autre lignée, les compositeurs n’ont souvent écrit qu’un seul opéra – l’œuvre d’une vie : c’est le cas de Pelléas et Mélisande, d’Ariane et Barbe-Bleue, et donc du Roi Arthus. Et nous n’entendrons jamais la Roussalka à laquelle Duparc a rêvé toute sa vie… En bon élève de César Franck, Chausson regarde vers l’Allemagne – Schumann, Beethoven, Wagner, Liszt –, mais s’inscrit aussi dans une mélancolie et une volupté orchestrale et vocale typiquement françaises. Si vous aimez le Poème pour violon, le Poème de l’amour et de la mer, vous allez adorer Le Roi Arthus ! Le triangle amoureux fait songer à celui de Tristan, mais ici c’est le roi, et non les amants, qui est au centre du drame : la question est celle de l’effondrement qui menace le monde chevaleresque. Et le personnage d’Arthus prend une ampleur métaphysique immense, avec son double magique, Merlin, dans un univers de légendes porté par un orchestre postromantique flamboyant.
Pour la distribution, nous avons réuni des artistes qui incarnent précisément cette double nature franco-germanique de l’oeuvre : après Wozzeck (mais aussi Onéguine), Stéphane Degout, le prince des barytons français, va trouver dans cette prise de rôle un personnage auquel il était prédestiné. Et Catherine Hunold, grande voix française, a été révélée par le répertoire allemand. Au pupitre, Victorien Vanoosten, chef français formé auprès de Barenboïm à Berlin, qui connaît les deux mondes – indispensable pour une partition aussi symphonique. Et à la mise en scène, Aurélien Bory, qui poursuit au Capitole sa lignée de contes et légendes – Le Château de Barbe-Bleue, Parsifal, Daphné – en réutilisant des éléments scéniques de ces trois productions pour un spectacle entièrement nouveau. C’est un projet dont l’ambition est à la fois poétique et pragmatique : permettre l’entrée au répertoire de grandes oeuvres en profitant du trésor de notre stock, sans tout reconstruire à chaque fois. Aurélien Bory en a fait une esthétique à part entière. Je crois profondément en la vertu du recyclage : il est d’abord inscrit dans l’histoire même du théâtre, il conjugue pragmatisme écologique et financier, et il est en même temps le contraire d’une esthétique de la soustraction ou de l’appauvrissement. Il permet la fantaisie, la générosité et la liberté.
Avec Le Couronnement de Poppée, vous franchissez une nouvelle étape avec l’ensemble I Gemelli ?
En effet. Avec I Gemelli, nous avons entrepris une trilogie Monteverdi – L’Orfeo, puis Le Retour d’Ulysse en version de concert mise en espace –, et nous franchissons cette fois le pas d’une véritable production scénique, dirigée par Emiliano Gonzalez Toro et mise en scène par Mathilde Étienne. La distribution réunit des piliers de la jeune génération du Capitole – Adèle Charvet, Marie Perbost, Victoire Bunel… Nous aurons deux contre-ténors magnifiques : William Shelton, découvert dans Voyage d’automne, et pour la première fois l’incroyable Maximiliano Danta. Le Couronnement de Poppée est le premier chef-d’œuvre majeur du répertoire lyrique et il déploie devant nous, avec un brio et un humour ravageur, le grand théâtre du monde. C’est d’ailleurs une démarche fondamentale du Capitole : à chaque ouvrage, c’est le monde entier, la tragédie et la comédie humaines, qui sont représentés. Et c’est Monteverdi qui l’a inauguré, avec cette œuvre foisonnante, à la fois comique et pathétique, qui brasse tous les sujets éternels de l’humanité avec un génie stupéfiant.
Vous reprenez la Medea de Cherubini dans la mise en scène de Yannis Kokkos avec Roberto Alagna et Karine Deshayes. Quelle a été la genèse de ce projet ?
Notre stock de productions est un patrimoine extraordinaire, et j’attends toujours la bonne opportunité pour en ressortir les trésors – comme ce sera le cas cette saison avec Lucia di Lammermoor et Otello. Depuis mon arrivée à Toulouse, je savais que nous avions cette production magnifique de Yannis Kokkos, avec des décors somptueux, très représentative de l’ADN de la maison. Elle n’avait été donnée qu’une seule fois à Toulouse, et je cherchais l’occasion de la reprendre. L’occasion, c’est la rencontre d’un couple fabuleux de chanteurs français, tous deux très liés au Capitole : Karine Deshayes et Roberto Alagna. Pour Karine, après Norma – couronnement d’une carrière consacrée au bel canto –, Médée est encore une autre étape, parfaitement légitime. Quant à Roberto Alagna, la perspective d’un rôle qu’il n’avait jamais abordé dans une œuvre aussi monumentale l’a immédiatement enthousiasmé. Quelle joie de retrouver ce grand artiste sur une des premières scènes de sa carrière ! Medea est un ouvrage mythique du répertoire – grandiose et intense à la fois. Brahms la considérait, avant Les Maîtres chanteurs, comme la plus grande œuvre lyrique.
La saison de récitals et de concerts réunit des noms exceptionnels…
Il faut considérer opéra et concerts comme un tout cohérent. Je suis heureux que le Capitole soit aujourd’hui une étape dans le planning des plus grands chanteurs internationaux – dans les productions comme dans les récitals : Asmik Grigorian, Rachel Willis-Sørensen, Joseph Calleja, Cyrille Dubois… La programmation ne cesse de se générer elle-même : durant le Jules César de Haendel, tout le monde a été ébloui par le duo entre Key’mon W. Murrah et Irina Sherazadishvili – un moment inoubliable. Pour retrouver l’union magique de ces deux voix, nous avons imaginé le Stabat Mater de Pergolesi avec Christophe Rousset et Les Talens Lyriques. Également au programme, un concert « Noël à Naples » avec Vincenzo Costanzo (bouleversant dans Adrienne Lecouvreur en juin 2025) et le Chœur de l’Opéra national du Capitole. Les récitals sont à 20 €, les concerts à peine plus chers : c’est une démarche très volontariste de service public, permettre à tous d’entendre les artistes qu’on peine à aller écouter à Salzbourg, au Met ou à Covent Garden. Le Capitole assure cette mission de proximité. Les Midis du Capitole, à 7 €, en sont un autre exemple : devenus un rendez-vous incontournable entre artistes et public, ils sont toujours pleins. Ils mêlent les artistes les plus confirmés (Sandrine Piau et David Kadouch, Jean-François Lapointe), une jeune génération montante (Adrien Mathonat et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur en duo, Rose Naggar-Tremblay) au même titre que les espoirs de demain (les lauréats du Concours de Gordes).

Comment définir la relation du Capitole avec le public ?
Ces dernières années, les succès d’œuvres exigeantes – Wozzeck, Le Viol de Lucrèce, Voyage d’automne – nous ont incités à ouvrir le répertoire toujours plus largement, avec un appétit renouvelé. Et le triomphe de La Passagère de Weinberg, notre première française cette saison, a marqué un tournant dans l’histoire du Capitole : il était difficile d’aller plus loin dans la découverte, l’exigence, l’intensité. Cet enthousiasme a illustré, de manière éclatante, que la plus grande ambition, lorsqu’elle est portée avec un profond respect du public, suscite la plus forte adhésion. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde sur ce que c’est que l’opéra, sur sa puissance à nous emporter et nous élever. Je suis fier que le Capitole réalise ce travail d’une grande profondeur, sans rien d’anecdotique, sans aucun buzz. Ici seuls la passion de la musique et du théâtre, et l’amour du public, nous guident. Sa confiance, sa curiosité, sa sensibilité nous engagent et nous obligent. Chaque saison est une promesse renouvelée : aller plus loin ensemble.
Propos recueillis par Dorian Astor
Crédits photos
- 1 : Christophe Ghristi / Rusalka, mise en scène Stéphano Poda, Opéra national du Capitole, 2022 © Mirco Magliocca
- 2 : Christophe Ghristi © Mirco Magliocca
- 3 : Peter Grimes, mise en scène David Alden, English National Opera (ENO), 2023 © Tom Bowles
- 4 : Stefano Poda © Priska Ketterer, David Alden © David Brownlie-Marshall, Michel Fau © Léo Marchi, Aurélien Bory © Aglaé Bory
- 5 : Ruzan Mantashyan © Anastasia Zuzmann, Juliette Mey © Peterbut, Asmik Grigorian © Algirdas Bakas, Nadine Sierra © Gregor Hohenberg